La petite fille aux perroquets - Extrait


  Petite mise en bouche offerte par Lydia Renoir, telle une invitation à la lecture de ses romans, voici le préambule et le premier chapitre de LA PETITE FILLE AUX PERROQUETS :
 
 

Chapitre I : cliquez ici
 
Préambule


Dans la chambre, les oursons et les poupées sont orphelins. Le rouge des aquarelles et des peintures à l’huile n’est plus celui du coquelicot ou de la groseille. On craint le pire. On craint le sang !

13 SEPTEMBRE 2002
Je suis saisie par cet enlèvement. Personne ne pouvait prédire le kidnapping de la petite-fille de Florence : Éloïse, l’enfant-peintre. L’enfant douée est disparue ! Depuis dix jours, tous sont sans nouvelles. Aucune trace ou à peine, aucun murmure, aucune demande de rançon. Le silence est vide de sens. Les chiens pisteurs ont flairé. Autour de la maison, des traces de semelles pour le moins hétéroclites ont été dégotées. De balourdes bottes de chasse dont on a rapidement saisi les empreintes. Plusieurs hommes ont participé à ce rapt. Le tout bien incrusté dans la terre et l’herbe fraîchement mouillée par une averse ne fait qu’ajouter à l’intrigue. Des pas – et ce ne sont pas ceux d’Éloïse – se sont posés au hasard de la course folle, lors du rapt de l’enfant et du vol d’une œuvre d’art d’Uemura Shôen. Ils se sont posés après que les lourdauds aient arraché la fleur de sa closerie. On arrache sans autre mot, sans crier gare. Pourquoi les enfants sont-ils kidnappés ? Crimes sexuels ? Marché sexuel ? Trafic d’organes ? Travail dans les gangs de voleurs ? Sacrifices ? On dit qu’il y a des sorciers tueurs d’enfants. Ceux-ci mélangent leur corps à des herbes pour faire une potion, et les sacrifices dans le cadre de leurs rituels religieux sont en pleine recrudescence. La chair fraîche se vend bien sur le marché noir.
    Éloïse, où es-tu ?
    Au moment où j’écris ces lignes, un regard s’approche de la maison de la mère d’Éloïse. C’est ce même regard qui a scruté de près Neil sur la rue, sans qu’il ne le sache, l’hiver passé, alors qu’il était en proie à un profond désespoir suite au décès de Florence, sa compagne de vie*. Florence, surnommée Pamplelune, est la mamie d’Éloïse. Psychologue ayant des dons particuliers, elle a toujours vu ce que d’autres ne voient pas. Éloïse ressemble à sa mamie.
    Ce regard donc qui s’approche est altéré, assombri. Il sent le rejet et l’hospitalisation… une histoire lourde de conséquences.
    Florence, depuis son décès, vit dans une autre dimension. Non seulement elle voit, mais elle est sous les apparences. Elle débusque les mystères de la vie. La journée même de l’enlèvement de l’enfant-peintre, elle vit son image tournoyer dans les jardins de fleurs où elle s’était arrêtée en compagnie d’Ogawa. Elle flaira un danger et perçut des yeux arrachés dansant dans l’obscurité… frissons d’horreur… tentacules du désespoir. Enfin… j’ai beaucoup à écrire sur ces dix jours de silence. Pour l’instant, une détective est aux abois : Diane Dumesnil. Ce n’est pas Miss Marple, Mrs. Bradley ou Miss Seaton. C’est une détective sensitive mandatée par une section spéciale de la Gendarmerie royale lors d’enlèvement d’enfants indigo ou de cristal. Dans le cas d’Éloïse, on parle d’enfant indigo. La détective chasseresse est très affirmative. Indigo dans l’aura, dons particuliers, chambre amérindienne. Possiblement attitude guerrière visant à écraser les vieux systèmes. Cela reste à confirmer… capacité de flairer la malhonnêteté, comme un chien face à la peur.
    Mais avant d’aller plus loin, je veux vous souffler à l’oreille qu’une petite fille entourée de perroquets me fait de longs signes de la main depuis un moment déjà. Ses forces de vie se sont effritées. Vivre à ce point l’impuissance donne mal à l’enfance en chacun de nous. Deviendra-t-elle une ambassadrice de conscience ? Je le lui souhaite.
    Quelle lunette faudra-t-il porter ? Quels appareils faudra-t-il greffer aux malentendants pour qu’enfin on réalise que beaucoup d’entre nous sont affublés d’invisibles infirmités ?
    Je veux vous parler de son histoire. Mourir à dix ans et être kidnappée à dix ans… Le destin de cette petite fille et celui d’Éloïse nous chavirent à coup sûr.
    Quel âge as-tu ? Cet anniversaire a laissé sa trace dans les annales de chacune de nos vies. Les dix doigts de la main, tel un candélabre dans l’embrasure d’une porte, resplendissaient, éclairant la route ! Quelle hardiesse ! Ils saisissaient, touchaient, gesticulaient, manifestaient au nom de l’être qui prenait pied dans l’existence.
Mais qu’arrive-t-il lorsque les pieds ne peuvent plus marcher ou encore qu’ils sont retenus prisonniers ? Pieds et poings liés, le désenchantement est si lourd à porter. Tel une peau de chagrin, il se dépose, enveloppe, enserre. Coquillage malvenu, tu me retiens dans un monde qui m’est étranger. Au secours, venez à mon secours !
    Oui, j’entends que l’on crie dans un monde que nous sommes souvent impuissants à percevoir. Les mots mettent bas, accouchant d’un récit stupéfiant. Les personnages se bousculent. Le canevas flotte, les fils s’agitent, l’encre bleue s’étale. Le papier, blême ce matin, retrouve sa couleur outremer. La profondeur de l’océan se confond à celle du firmament, la féerie s’unit à la philosophie, le roman se joint au conte. Une phrase est en moi : Il était une fois… Dans la réalité poétique, le soleil peut être violet. Les fleurs changent de tons au gré des émotions, et les personnages, parfois étonnants, sont porteurs de ce qui habite l’inconscient collectif. DOIT-ON SE TAIRE LORSQU'ON Y A ACCÈS AVEC UN PASSEPORT MULTICOLORE ET DES MULTIPERCEPTIONS? DOIT-ON VIVRE À CÔTÉ DE SOI, EMMURÉ DANS LA RÉALITÉ  MATÉRIALISTE, REFUSANT L'ODEUR DE SON INTÉRIORITÉ, LE VENTRE TORTURÉ PAR UN NOM QUI DEVRAIT ÊTRE UN OUI?  Oui, je le veux et je m’accepte telle que je suis. Cette réponse est la mienne. Je désire m’assumer en tant qu’auteure de roman nouveau style.
    L’auteure est aussi la narratrice, et il m’arrive par moment de traverser la frontière de papier. Pourquoi me retenir puisque tout en moi y aspire ? Aller plus loin que la narration, arborer mes opinions et entrer directement en relation avec les personnages. Ce qui m’a prise, je dois dire, moi-même par surprise dans le deuxième roman de la collection « Les yeux de Florence »,
La muraille de glace. J’ai crié dans un rêve de Jeanne la Pivoine, qui est également présente dans ce roman de La petite fille aux perroquets, et les sons se sont répercutés en un écho si puissant qu’elle s’est retrouvée tout à coup projetée hors de son rêve, assise par terre, l’oreiller entre les jambes. Alors, ne soyez pas étonnés d’une narration un peu particulière. Lorsque vous verrez ce signe §. Il sera pour vous une balise, afin que vous puissiez identifier qu’à ce moment précis, ce n’est pas un des personnages (ou la narratrice du récit) qui s’exprime mais bien la « narratrice interlocutrice ».
   
La petite fille aux perroquets est le troisième roman de la collection. Pour vous mettre plus au parfum, ou vous mettre en piste si vous avez lu les deux premiers romans, il importe de se souvenir sur le plan du récit, outre le style caractéristique de l’auteure, des éléments suivants :
    Dans le premier roman,
Les couleurs de l'ombre, Florence de Blois est une psychologue pour enfants qui a des dons particuliers. Enfant, elle craignait, la nuit, de traverser la porte des hiboux, subtil portail au-delà duquel les règles du jeu sont mystérieuses. Avec les années, sa sensibilité s’est affinée. Elle peut percevoir les émotions des enfants malades, les traduire en symboles et développer avec eux un langage artistique. Puis, elle détecte dans les seins des femmes blessées des crabes microscopiques en devenir ou déjà présents, des images de tristesse cristallisée. Des larmes devenues quartz. Elle découvre la représentation du désarroi dans leurs entrailles. Une question monte alors en elle : « D’où viennent ces secousses qui explosent comme des obus dans les seins des femmes ? » Sa quête se précise. Au-delà de cette porte des hiboux, le vent lui parle : « Elles proviennent de centrales où des pensées ont pris forme, comme des ombres fantomatiques ». Elle découvrira ces centrales. De la côte d’Azur à Venise, puis à Milan, une incroyable saga l’emportera dès lors comme un tourbillon. Grâce à une petite assiette japonaise de grès dont le dessin représente un saule, elle rencontre avec Neil, son conjoint maghrébin, Kinu Ashikaga, une conservatrice de musée à la retraite, pour qui les musées sont des habitacles où l’art fait figure de monarchie. Elle deviendra son mentor artistique. À Venise, elle est agressée par un homme habité d’une volonté diabolique. Il la frappe au front sur un point précis inconnu en Occident, une zone appelée en digitopuncture la porte du ciel. L’ayant percutée avec deux jointures à la verticale, ce poing chargé des ombres du mal tarit ses yeux. Sa vie ne sera plus jamais la même. Elle verra désormais en noir et blanc, baignant jour et nuit dans le sérum de vérité. Qui est cet homme ? Elle a une vision lorsqu’il la frappe. C’est un nain masqué. Sa conscience est naine. Son intériorité est celle d’une poussière d’homme. Puis, elle perdra la vue et la vie, aspirée une nuit par son empathie pour les victimes du World Trade Center.
    Dans le deuxième roman,
La muraille de glace, Florence est décédée. Après sa mort, Neil, son conjoint, rejette sa sensibilité et doit affronter tous les décès occultés de son enfance, entre autres Zaka et Ziad, les jumeaux enrôlés dans le Front de libération national, enterrés vivants. Jeanne la Pivoine, qui avait chez lui charge du ménage, y a maintenant élu domicile, pour veiller sur lui. Elle y est déjà depuis plusieurs mois puisqu’elle fut pour Florence, durant la période fragile où ses yeux tiraient leur révérence, sa confidente. Florence vit maintenant dans une autre dimension. Elle tente de soulever un vent de conscience. Pourra- t-il l’aider à porter ce flambeau ? Il est fébrile, désarmé et même chaotique aux dires d’Édouard, le fils aîné de Florence. Il discute avec lui, révèle des pans de sa vie et le fond de sa pensée. Il se noie dans la vodka tous azimuts et décide d’arrêter de manger. Où est Florence, dans cet ailleurs qu’il palpe difficilement du bout du cœur ? Il est désespéré. Ce désespoir le transportera dans un plan de noirceur au-delà de la muraille de glace. Là, il rencontrera les nains de conscience, une espèce qui n’est malheureusement pas en voie d’extinction. Il affrontera les vents de l’insensibilité. Éloïse, la petite-fille de Florence, lui a donné un dessin particulier, un oiseau magnifique, le roselin pourpré. Dans ce dessin est un antidote au venin de l’araignée qui dévore son ventre depuis ce décès. Cet antidote est la candeur de l’enfance, qu’il tardera à utiliser. Il risque de perdre son identité. Ses amis sont très inquiets. Dans ce roman, Florence et Kinu, qui a également quitté ce monde, vont dans un autre plan de conscience, à la rencontre d’Ogawa, un ancien acteur du théâtre nô qui reconnaît sous les traits de Florence, Oujo Chica, qu’il a connue dans une autre vie. Une relation particulière s’établit entre eux. Le jour de la commémoration du décès de Florence, un an après sa mort, le 13 septembre 2002, sa petite-fille Éloïse est kidnappée. Tous sont aux abois.
    Voici le nouveau volet de cette suite romanesque. Si vous connaissez ma plume ou encore lorsque vous la découvrirez, vous vous demanderez peut-être pourquoi suis-je si sensible aux autres plans de conscience ?
Je les ressens. Ils m’interpellent. Ils sont là, comparables à d’autres longueurs d’ondes, et j’ai vécu plus d’une fois des expériences où mes yeux y ont vu ce que d’autres ne voient pas. Je vous confie que Florence est une partie de moi, et je suis une partie d’elle, quoiqu’elle ait par moments sa propre vie en tant que personnage. Mais les choses sont ainsi. Je ressens et discerne sous les apparences, la réalité cachée sous les masques. Elle se révèle souvent de manière vibratoire. Ce langage ne m’est aucunement inconnu. Je m’adresse, dans mes romans-contes, à tous ceux et celles qui, peu importe leur religion, sont en quête de connaissances, d’humanisme et d’une représentation plus sensible de la vie. L’œil est le regard qui vient de l’intérieur, mais il est aussi le symbole de la perception intuitive, ouverte sur le monde. Avec toutes les expériences de mort imminente, la mort se raconte et vient vers nous. Cet ailleurs est habité. Pim Van Lommel, cardiologue, en est persuadé. Il a reçu les confidences de plusieurs personnes ayant traversé le tunnel et non le pont. Il déclare à qui veut l’entendre qu’il faut relocaliser la notion de conscience en dehors du cerveau. Jean-Jacques Charbonnier, médecin anesthésiste-réanimateur, partage ses convictions intimes sur l’existence d’une vie après la mort et sur les diverses possibilités de communication avec le monde de l’Invisible. D’autres chercheurs en sont également convaincus et ont entendu de nombreux témoignages à ce sujet : le Dr Raymond Moody, Élizabeth Kübler-Ross, psychiatre suisse, Sam Parnia, médecin et chercheur en Grande-Bretagne, Kenneth Ring, qui a mené une enquête sur les expériences de mort imminente des personnes non voyantes qui ont vu, lors de leur EMI, la salle d’opération où reposait leur corps et décrit une vision extraordinaire dans un autre plan de conscience.
    Il n’y a ici rien d’ésotérique. Il faut réunir la science et la spiritualité pour parler maintenant de neuroscience spirituelle.

 
* Histoire relatée dans le deuxième volet de la collection "Les yeux de Florence" : La muraille de glace.



Forgeons des clés de lumière,
ainsi les mystères seront élucidés.
Porteurs d’étoiles, vous êtes demandés !
L’enfance s’assombrit, la source se tarit.
Porteurs de cœur, vous êtes recherchés !
Mais… les cœurs à porter
ne sont-ils que ceux que l’on veut greffer ?
Escaladons les montagnes
au lieu de les descendre sur la paume des mains.
Ainsi, sur la cime des monts,
nous accéderons à d’autres horizons…


                                                                                                                                                 L.R.
 
 
Haut de la page : cliquez ici
 
 
 
 

I

 

Recroquevillée dans un désert de l’au-delà, prisonnière des lianes de la peur, elle pleure, crie et se tord de douleurs. Mais qui l’entend? Qui connaît son horrible histoire? Qui connaît le drame qui l’a retenue prisonnière*?  Les barreaux de sa geôle ont été secoués par Florence, à l’écoute de toute manifestation de peine et de tourment. À tout moment, elle ouvre son cœur, écoute, perçoit. Ce qu’elle découvrit ce jour-là, voyant une enfant étouffée par les fils visqueux de la terreur, avait des formes étonnantes. L’effroi, qui l’avait assaillie depuis quelques années déjà, avait gagné en puissance, tel un ouragan stoïque la retenant dans son œil tuméfié. Comment s’arracher à un choc si profond? Un viol sans doute! Mais non, ce n’était pas un viol, mais la conséquence morbide d’un accident de jour de verglas.
    Petit rat de l’opéra de la vie qui palpite, tu détalais dans la cour d’école tel un chat dégriffé, haletante à l’idée d’être à l’heure pour le début des cours. Tu t’y obligeais malgré ta ronde quotidienne de distribution de journaux. Mais la glace noire, le isslag dit-on en danois, dévorait l’espace sous la neige et a eu raison de toi. Tes bottes lisses ont culbuté. Ta tête s’est fracassée. Le brigadier a volé à ton secours! Course folle de l’ambulance en ce dernier jour de classe avant les vacances.
    Cette année, Noël sera triste et le jour de l’an… une page blanche. Tous ces biscuits cuisinés, vendus afin d’amasser de l’argent pour l’achat d’un xylophone, ces brune kager parfumés à la cardamome resteront dans leurs petites boîtes de papier. Tes parents sont terrassés. Tu étais enfant unique. Et ton chien Jespen, fidèle et amical, on le verra désolé, assis à l’avant du corbillard transportant ton corps vide de ses organes, comme une dinde sans cœur et sans foie. Tu veux, je le sais, que je raconte ton histoire car, en quelques heures, tu as perdu tes parents, ta famille, tes amis, ton chien, ta route sur terre, ton foie, tes reins, tes poumons, ton cœur, ton pancréas, tes yeux, de la peau et de la moelle osseuse.
    Dès que l’accident est arrivé, tu as été propulsée hors de ton corps. Tu as vu, ressenti, vécu à froid, crié sans qu’on ne t’entende. Qui t’avait parlé des dons d’organes? L’électroencéphalogramme est plat comme l’horizon du désert. On se servira dans ton corps bien chaud, sans doute pour une bonne cause, mais voilà l’important n’est plus ta personne, mais les organes que tu donneras pour ceux qui restent. Kristen Larsen, enfant accidentée, on parlera de toi dans le Copenhagen Post. Tes parents ont décidé de sauver des vies avec tes organes, mais toi, tu es là qui voit, qui entend dans l’invisible. Pourquoi veut-on arracher ton cœur et ton foie ? Tu n’es pas morte. Tu te pends à leur cou et tu vas d’une pièce à l’autre, espérant qu’ils n’acquiescent pas à ces demandes pressantes. On vient de lire le deuxième enregistrement graphique de ton électroencéphalogramme. Quatre heures après le premier, c’est toujours l’horizon du désert. L’hémorragie cérébrale a eu raison de ton cerveau. On questionne plus encore tes parents sur ton état de santé. Le chirurgien en chef aura cette phrase lapidaire que tes parents n’entendront pas : « Les organes d’une enfant en bonne santé, c’est du bonbon »!
    «Laissez-moi! Ne me touchez pas! Mor! Far ** !»  
    Mais ni mor ni far ne t’entendent. Vous n’êtes plus sur la même fréquence, sur la même longueur d’onde. On est peu éveillé à la conscience hors du corps et… on ne te voit pas.
    En France, plusieurs enfants sont en attente d’organes.
    § On rassure tes parents. Tout sera fait dans les meilleures conditions. Ton corps est acheminé à l’aéroport de Copenhague, dans une ambulance dédiée aux urgences de greffes. Aussitôt dit, aussitôt fait. Il faut quitter la piste sans tarder. À Paris, plusieurs chirurgiens et chirurgiennes ont été appelés : huit au total. De l’Hôpital la Pitié-Salpêtrière où l’on fera les examens de routine, ton corps-bonbon sera acheminé à l’hôpital Foch de Turenne où une unité est affiliée aux greffes. Les chirurgiens sont au rendez-vous pour prélever les greffons qui seront transportés vers leurs hôpitaux respectifs. Il faut dégager le cœur et les poumons et s’assurer qu’ils n’aient aucune adhérence. Tu regardes de près. Une sorte de nausée s’empare de toi. On introduit une canule. Tu ne sais ce qu’ils font mais ils l’insèrent dans l’artère pulmonaire pour refroidir tes poumons. Tu es fébrile. On a clampé ton cœur. La circulation sanguine est arrêtée. Cela te fait mal. Tu es encore en lien avec ton corps, malgré le fait qu’on ait déclarée ta mort cérébrale et que tu sois sous anesthésie. De la glace est versée dans ton thorax pour faire baisser la température de 37 degrés à 10 degrés. Les organes ne doivent pas être endommagés. Ton cœur est retiré. On a quatre heures pour le greffer. Pour toi, c’est inacceptable! Il battait au rythme de tes mains sur la peau du tambour, du tambourin et des timbales. Au rythme du xylophone que tu affectionnais particulièrement. Très jeune, tu as appris à lire la musique grâce à un oncle jazzman. Il t’a appris le rythme, les notes, l’harmonie, les gammes, les arpèges, mais aussi le maniement des baguettes et la flûte, dès l’âge de sept ans. Que d’amitié entre tes poumons et cet instrument à vent!
    § Les chirurgiens masqués et casqués en bleu et vert font la parade pour cueillir les « confiseries » dans ton corps de caramel. Hum, quelles pâtes de fruits! Quels sucres d’orge! Tu es tel un fantôme, collée au plafond. Y en a-t-il d’autres ici qui traînent dans les couloirs? Tu n’en sais rien. Des formes bizarres rôdent autour de toi, des sortes de totems de la préhistoire. Ton aura s’effiloche.
    § On ventile tes poumons qui seront transportés contenant de l’oxygène. Tu sens que le temps est compté. Dans quelle dimension seras-tu propulsée? On agrafe ta trachée artère pour libérer tes poumons. Ils seront conservés dans la glace à une température de quatre degrés. On a moins de six heures pour les transplanter. Dans un autre bloc opératoire, un enfant attend pour ce don. « Qui les aura? Qui respirera à travers mes poumons? cries-tu.  Joueras-tu de la flûte? Et qui aura mon cœur? » Cela va si vite! On a déjà, bien avant le cœur et les poumons, enlevé les yeux, le foie, le pancréas, de la peau et de la moelle osseuse. En perdant tes yeux, tu eus l’impression qu’on arrachait ton regard sur le monde. On est chez le boucher! Heureusement, tu vois quand même. Les reins, c’est en dernier. On peut les prélever après l’arrêt du cœur, ils sont alors encore fonctionnels.
    On dit que la mort cérébrale est une mort invisible. Elle est un processus et non un instant précis.
    § Quelques heures plus tard, on sort ton corps de la morgue de l’hôpital. L’ambulance urgence greffe te ramène à l’aéroport Charles de Gaulle. Dernier voyage vers l’aéroport de Copenhague. Deux jours plus tard, c’est les funérailles dans une tempête de flocons. Au salon funéraire, Jespen, ton chien, pleure près de toi, Kristen. Il est le seul à flairer ta présence. Tu es en boule dans un coin de la pièce mortuaire, étouffée de peur et… d’une tristesse infinie. Tes amies pleurent, mais ne te flairent pas. Elles chantent Ce n’est qu’un au revoir  en danois : Skuld gammel venskab rejn forgo. La tradition du guidisme et du scoutisme est bien enracinée dans les pays scandinaves. Mais… c’est la peur qui trône et fera de toi une paraplégique dans l’invisible noirceur du désert des « sans foi ni lieux », entre ciel et terre, puisque tu n’es plus de ce monde, mais aspire tout de même à être.
    § Tu étais ainsi, apeurée et paralysée, depuis le 23 décembre 1997, jusqu’au moment où Florence, portée par son désir d’aider, te découvrit peu de temps après son décès, le 13 septembre 2001. Elle t’enveloppa d’un des voiles que les mains invisibles avaient placés dans la maison qu’elle habite depuis son décès, dans un plan très particulier, avec Kinu, cette japonaise reine des musées. Tu étais bien loin de la zone de convalescence des enfants victimes d’accidents ou de maladies. Tu avais échappé aux mains attentionnées des sages-femmes qui accueillent dans l’au-delà les enfants blessés et traumatisés. Elles étaient sans aucun doute débordées par l’arrivée massive des victimes de guerres, de tremblements de terre ou d’attentats.
    § Tu es si sensible! Tu étais comme une pelote enveloppée d’élastiques et tu as rebondi dans la grisaille, pleurant et faisant la moue. Elle te surnomma Zoé.
    § Enveloppée d’un voile rose, des parfums de fleurs t’ont emmaillotée instantanément, une véritable armure d’orchidées! La musique a fait vibrer ton corps toujours présent, mais simplement moins dense. Tu as des yeux et des oreilles! Tu vois de jolies couleurs et des perroquets. Ici, les pansements sont d’une autre nature. Les perroquets émettent des sons colorés, ce qui est très étonnant! Les aides murmurent et chantent, ce qui te réconforte. Tu es toujours en vie. Mais qui le sait? Qui s’en préoccupe? Florence et Kinu t’observent, pensives. Les Japonais sont très critiques par rapport aux greffes d’organes. Le voile rose est pour toi un écrin. Par moments, selon les vibrations lumineuses, il est rose tutu, litchi ou corail. Le rose te va bien, Kristen. Tu aimes les oiseaux et les perroquets te ravissent. Un petit sourire en rictus se manifeste au coin de ta bouche. Les diverses variétés de ces volatiles prennent-elles forme ici-haut avant de se développer ici-bas? Il y a autour de toi des cockatiels, des conures à joues vertes, des cacatoès à huppe citron, des aras bleu et or, des amazones à front bleu… Ils semblent bien t’avoir adoptée.
    § Florence, à constater cette mosaïque de roses qui t’habitent, de l’œillet à la fleur de prunier, t’a finalement nommée Rose. Puis Ogawa, par la suite, t’a rencontrée. Heureux devant ces perroquets qui t’émerveillent, il ajouta Oumu, ce qui signifie perroquet, en japonais. Oumu-Rose, petite fille aux perroquets, ta destinée semble différente de ce qu’elle était sur terre, mais la rose symbole d’amour vibre en toi. Bientôt, tu joueras de la flûte et feras vibrer un tam-tam, bien que cela soit surprenant. Un courant de force te transportera. Tu verras des paysages à couper le souffle et tu questionneras Florence. Tu étais sur terre du genre à poser des questions telles que : « Pourquoi voyons-nous des étoiles lorsque nous nous cognons la tête? » Mais là, ma chérie, avec ton accident, tu as vu plus que des étoiles! « Les mouffettes savent-elles qu’elles empestent? Est-ce que les oiseaux transpirent? Est-ce que les papillons éternuent et comment respirent-ils? Les étoiles de mer ont-elles un visage? »… et j’en passe. En bonne Danoise, tu étais fascinée par la neige. Tu avais appris qu’il y a quatre grandes familles de flocons : les étoiles, les plaquettes, les aiguilles et les colonnes. Mais peu importe… ici il ne neige pas, mais il y a des zones désertiques. Là où tu étais emmurée par exemple, c’en était une. Il y a aussi des zones de froidure et de glace qu’il ne faut pas fréquenter, à moins d’être en mission. Puis il y a la muraille de glace au-delà de laquelle vivent les nains de conscience.  
    § Mais revenons aux perroquets. Ils sont très sociables. Peut-être deviendras-tu, à l’instar des maîtres-chiens, une maître-perroquets. Où que tu ailles, ils t’accompagneront, j’en suis sûre. Leurs plumages ont des couleurs étonnantes, ils sont très habiles et de tout temps, leur don d’imitation a ébloui les hommes. Les Incas allaient au cœur même de la jungle pour s’approprier leurs plumes. Les perroquets ont été trop souvent victimes de leur beauté. Mais ici ils sont libres et ne craignent pas les prédateurs. Sur terre, il y a des perroquets très célèbres, comme Alex, un perroquet gris du Gabon, étudié pendant plus de vingt ans par la psychologue animalière Irene Pepperberg. On dit qu’il disposait d’un vocabulaire de 800 mots et semblait comprendre ce qu’il disait. Il avait appris tout l’alphabet, était capable de compter des objets et même de reconnaître sept couleurs différentes. Il pouvait comprendre la notion de zéro. Charlie, le perroquet de Winston Churchill proférait des insultes anti-nazies, et au Japon, un perroquet gris perdu est rentré à la maison après avoir répété à la police l’adresse de son propriétaire.
    § Oumu-Rose, petite fille aux perroquets, tu as quelques affinités avec la petite fille aux allumettes du conte de Hans Christian Andersen. Ce conte écrit en danois fut publié pour la première fois en 1845. L’histoire se passe à Copenhague. Une petite fille pauvre erre dans les rues enneigées de la ville. Elle vend des allumettes aux passants et cherche à se réchauffer. Toi, tu vendais des biscuits et des gâteaux et distribuais les journaux pour t’acheter un xylophone. Son père la forçait à vendre des allumettes sous peine d’être battue. Ton père ne croyait pas en  tes talents de musicienne et te forçait à gagner de l’argent pour réaliser ton rêve. Pourtant il était bien en moyens. Tu n’as pas péri comme elle par les flammes, mais par le verglas. Toutes deux vous aviez eu un père rigide. Après son décès au plein cœur de l’hiver, la petite fille aux allumettes retrouve sa grand-mère qui saura la réconforter et toi, tu rencontres Florence. Toutes deux avez des boucles blondes et défiez le mauvais sort. Mais… il te faudra couper les fils qui te relient à ceux qui maintenant portent tes organes. Te battras-tu auprès de Florence pour la reconnaissance des droits des enfants accidentés donneurs d’organes? Seras-tu près de Neil, l’ex-conjoint de Florence qui… ne se croyait pas fait pour défendre les nobles causes, mais… après une « descente aux enfers » est en attente de la cause à plaider?

* * *

    Mais… Éloïse est disparue et Jeanne la Pivoine songe à s’enfuir à Rimouski, sa ville natale. Elle ira par la suite, dit-elle, visiter sa cousine Marie-Jocelyne qui vit avec les animaux et son mari, bien sûr, à Rimouski, mais l’été, elle est à l’île aux Basques, de juin à la fin octobre. La mort de Florence, la dépression de Neil, puis le kidnapping d’Éloïse, c’est trop! Elle veut quitter Montréal, cette ville où tout arrive, mais en bonne pivoine, elle n’arrive pas à se déraciner.    
    Elle rêve encore à la tortue de Florence. C’est devenu chez elle une habitude. Elle est à quatre pattes sur le gigantesque reptile qui court dans tous les sens. Si la tortue s’agite, ce n’est pas bon signe. Des corbeaux croassent et les arbres sont tordus. Éloïse, où es-tu? », crie-t-elle dans la forêt énigmatique. « Je suis sous la terre, Jeanne… sous la terre.
    «Ah!»
    Elle s’éveille et lance contre le mur le vieux toutou d’Éloïse.
    «Sous la terre! Où? Dans un abri nucléaire? Dans un cimetière?»
    Il est sept heures du matin. Neil multiplie les téléphones et rejoint la détective à qui on a confié l’affaire quarante-huit heures après la disparition d’Éloïse. Ses parents interrogés ont même accepté de se soumettre au détecteur de mensonges. L’ordinateur de la petite a été passé au peigne fin. Sa chambre a été ratissée. On a affaire à une disparition des plus obscures. Cela fait aujourd’hui une semaine que l’on est sans nouvelles. Les services nationaux d’enfants disparus sont aux aguets. Onze enfants du centre d’art, tous peintres avant l’heure, sont rencontrés, questionnés.
    « Il fait très noir, leur dit la chasseresse, Oh, que oui! Oh, que oui! ». Elle est intense et, au moindre indice, on pressent qu’elle se métamorphosera en bazooka. Ce qu’elle a découvert jusqu’à maintenant, c’est que chacun de ces enfants a dans sa chambre, explique-t-elle, le drapeau blanc de la paix. Ce drapeau, comme on le sait, est typiquement employé en période de guerre pour signifier une volonté pacifiste, la trêve, le désarmement. Ces enfants sont tous de nationalités différentes et Éloïse les a invités à se regrouper dans une sorte d’Organisation des Nations unies junior, l’ONU des jeunes peintres pacifistes. Le tout s’est souvent fait par ordi. Ils veulent se connaître, développer une amitié humanitaire, comprendre les enjeux de la guerre et de la paix, étudier ensemble l’évolution de la couleur et des formes au fil des siècles.
    Diane Dumesnil, détective aguerrie, s’inquiète.  Le tout a une odeur macabre, car les artisans de la guerre, les artisans de la haine savent que l’amour et la compréhension, comme la haine et la dissension, se cultivent dans la jeunesse et ces jeunes de divers pays en entraîneront d’autres. Ils font dans les parcs des mandalas humains pour la paix. C’est si beau de voir comme ils sont émerveillés par les couleurs des premières peintures humaines, de la grotte de Chauvet, en France, aux personnages virtuels du temps présent. Éloïse est bien la petite fille de sa mamie! Il faut agir maintenant pour la paix avant que les masques ne s’incrustent. Trop d’adultes deviennent des personnages de théâtre qui jouent un rôle de détachement et d’impassibilité. Quelqu’un les a espionnés. Quelqu’un qui rôde dans les parcs ou au Musée des beaux-arts où elle traîne souvent dans les couloirs avec son irremplaçable amie Yaara. Un voleur d’œuvres d’art… qui déteste la paix… quelqu’un d’aussi tordu que les arbres du rêve de Jeanne.
    Alors la détective Dumesnil a décidé d’y rôder à son tour. Elle s’intéresse aux enfants différents, de cristal ou indigos, des enfants artistes à ceux qui ont des perceptions extrasensorielles ou encore aux yeux bleus avec un léger strabisme recherchés pour les sacrifices. Car il y a des tueurs en série, toutes sortes de psychopathes. Il faut observer les signes.
    Étienne a décidé d’aider à préparer un reportage télé sur Éloïse, la petite-fille de Florence de Blois et Yaara, une jeune juive marocaine, peintre de la gamme des jaunes, parlera aussi d’elle. Il faut alerter l’opinion publique.  Elles sont inséparables. Après la tragédie du World Trade Center, elles ont recruté des jeunes à leurs cours de peinture et au camp d’été. Se connaître durant les jeunes années et tisser des fils humanitaires et pacifistes était devenu essentiel. Tisser un réseau, une organisation invisible, une nécessité! Trop d’enfants meurent, victimes d’attentats ou de guerres. Assez, c’est assez!


* Voir La muraille de glace,  collection "Les yeux de Florence", éditions Textes et Contextes.

** Maman ! Papa !

§ L'auteure est aussi la narratrice et il lui arrive par moments de traverser la frontière de papier. Ce signe dans le texte indique qu'à ce moment  précis, ce n'est pas un des personnages ou tout simplement la narratrice du récit qui s'exprime, mais bien la narratrice interlocutrice.

 
 
Préambule : cliquez ici

Retour à La petite fille aux perroquets : cliquez ici

 
 

 
 
 
© copyright Lydia Renoir
Site Web fabriqué avec l'outil de création de site web rvSitebuilder | Hébergement de site Web par DesMondes.com
Création de site d'entreprise par CreateurWebPro.com | Hébergement Web par DesMondes.com